Tous présidents ! Pour sa quarantième édition, le Livre sur la Place a l’honneur d’accueillir à sa tête les dix académiciens Goncourt. Nous leur avons posé les dix mêmes questions.

Lorsqu’il était directeur du magazine Lire, Pierre Assouline terminait ses éditoriaux par cette formule : « Et c’est ainsi que Rushdie est grand ». Salman Rushdie est l’invité vedette de la quarantième édition du Livre sur la Place. L’académicien le retrouvera avec plaisir : « Les temps ont changé, n’empêche le contrat mafieux iranien est toujours valable », observe-t-il. À Nancy, le biographe (Albert Londres, Simenon, Hergé…) et écrivain présentera un recueil de ses ouvrages axés sur l’Occupation (« Lutétia », « Sigmaringen », « La Cliente »…), publié par Robert Laffont dans la collection « Bouquins » avec une préface inédite.

Pierre Assouline © Francesca Mantovani

L’Académie Goncourt soutient depuis ses débuts le Livre sur la Place et cette année, ses dix membres ont accepté d’en présider la quarantième édition. Quel est, selon vous, le secret de cette longévité et de cette fidélité ?
C’est le gage du sérieux des organisateurs. Grâce à Françoise Rossinot et à son mari, le Livre sur la Place est devenu un salon que personne n’a osé encore rivaliser. Celui de la rentrée littéraire. Un concept fort qui, d’année en année, en augmentant la voilure tout en restant fidèle à une ligne directrice, à une certaine exigence, et en nouant de manière intelligente des partenariats avec les médias, s’est imposé comme un rendez-vous incontournable. Avant d’être à l’Académie, j’y venais comme journaliste et écrivain. Nancy était une chambre d’écho juste avant la remise du prix. On y glanait beaucoup d’information.

Pourquoi, à titre personnel, aimez-vous venir à Nancy ?
Ce qui me plaît, c’est que cela reste l’événement pour lequel toute une ville se mobilise. Ce n’est pas une foire, comme Brive l’est par certains côtés avec le train du cholestérol à l’aller et le train du coma au retour ! Il y a de plus en plus de salons du livre, en France ou à l’étranger, où l’écrivain se demande ce qu’il fait là. Nancy échappe à ce travers.

D’un adjectif, comment pourriez-vous qualifier le Livre sur la Place ?
Rossinotissime.

Si vous deviez imaginer un slogan pour la manifestation, quel serait-il ?
Tout le monde a sa place au Livre sur la Place.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de l’une ou l’autre des éditions à laquelle vous avez participé ?
J’aime sortir très tôt le matin sur la place Stanislas et avoir une pensée pour les débats qui ont agité, il y a des années, le Conseil municipal de Nancy où certains étaient contre la piétonnisation. J’admire la pugnacité du maire pour avoir su imposer son choix d’en faire l’une des plus belles places de France.

Grâce au parrainage de l’Académie Goncourt, le Livre sur la Place est devenu le premier salon de la rentrée littéraire. Auteurs et éditeurs sont en nombre. Et cette année, pour la première fois, vous allez révéler votre sélection de romans goncourables. Deux mois avant son attribution, le prix Goncourt se dessine-t-il plus que jamais à l’ombre de Stanislas ?
Il n’y aura pas d’interférence, nous arrivons la veille. Nous sommes très contents de délibérer à Nancy, en soutien à l’anniversaire du Livre sur la Place. Mais comme nous restons trois jours, nous aurons trois jours éprouvants. Nous allons croiser des écrivains qui nous reprocheront du regard ou de vive voix de ne pas être sur la liste…

Qu’est-ce qu’un bon Goncourt ?
J’ai envie de reprendre le slogan de Jean Vilar qui parlait d’un théâtre élitaire pour tous. Un Goncourt doit l’être. Il ne doit céder en rien à l’exigence de littérature, mais dans le même temps il doit rencontrer le plus vaste public. Dans les dernières années, « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître, « Une chanson douce » de Leïla Slimani, « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard ont correspondu à ces critères tout en révélant des auteurs peu connus. Je pourrais aussi citer parmi les Goncourt plus anciens, « Le dernier des Justes » d’André Schwarz-Bart, un livre d’une qualité exceptionnelle, « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell… En travaillant aux archives de Nancy pour mon livre sur les Goncourt (« Du côté de chez Drouant, cent-dix ans de vie littéraire chez les Goncourt »), j’ai même découvert un communiqué publié par l’Académie en 1955 qui tenait à signaler « Tristes tropiques » de Claude Levi-Strauss, un livre pour lequel les jurés ne pouvaient pas voter puisque ce n’était pas une œuvre de fiction mais dont ils voulaient alerter le public. À l’époque, personne ne l’avait lu.

Vous êtes les premiers prescripteurs de livre en France. Votre choix littéraire est aussi un enjeu financier. Comment vivez-vous cette gageure ?
Le plus difficile quand on est membre d’un jury qui a un tel impact à la fois économique et intellectuel, c’est de concilier l’éthique de conviction avec l’éthique de responsabilité. Vous pouvez avoir du goût pour un très bon livre tout en vous disant que ce livre n’aura qu’une portée confidentielle. Et comme un Goncourt ne fera jamais moins de 100.000 exemplaires, que c’est souvent le seul livre qui est acheté dans l’année, qu’il est offert à Noël, vous vous devez de penser aux futurs lecteurs.

Vous avez succédé à Françoise Mallet-Joris au dixième couvert de l’Académie. Comment vous inscrivez-vous dans cet héritage ?
Je m’inscris dans l’héritage des frères Goncourt tel qu’ils l’ont exprimé dans leur testament, et dans l’héritage de ce qui a été voté depuis la naissance de l’Académie. Il y a des choix des jurys qui ne me plaisent pas mais j’ai hérité de l’ensemble et c’est avec cela que je fais ma tambouille !

Comment voyez-vous l’Académie et le prix dans dix ans ?
Je vois l’Académie fidèle aux mêmes principes, mais un peu plus féminisée.